COLLOQUE 1996: LA RECHERCHE UNIVERSITAIRE EN PÉRIODE DE RESTRICTION BUDGÉTAIRE

Atelier 4: Le financement de la recherche dans les sciences humaines et sociales

Les spécialistes de sciences sociales et humaines ont souvent l'impression d'être les parents pauvres de la recherche. Un grand nombre de chercheurs déplorent fréquemment que la recherche en ces domaines n'est pas reconnue à sa juste valeur, notamment parce qu'elle n'est pas "utile" et qu'elle a peu de retombées économiques quantifiables.

Plus encore, plusieurs reprochent tant aux conseils subventionnaires qu'aux administrations universitaires de ne pas prendre suffisamment en compte la très grande diversité des objets de recherche, des méthodologies, des modes d'organisation de la recherche et de la manière d'évaluer les résultats en sciences sociales et humaines.

Les spécialistes de sciences sociales, les humanistes et les créateurs contribuent eux aussi à la recherche et à la qualité de vie d'un pays.

Paul Bernard

 

Animateur : M. Paul Bernard

Professeur titulaire, Université de Montréal

Rapporteur: Mme Thérèse De Groote

Fédération canadienne des sciences humaines et sociales

 

Quatre grands thèmes ont retenu l'attention des participants lors des discussions: le niveau de financement de la recherche en sciences humaines et sociales et les nouvelles sources de fonds, la détermination des priorités de recherche, le développement de partenariats et l'organisation du travail universitaire.

1. Le niveau de financement de la recherche et les nouvelles sources de fonds

Le financement de la recherche dans les sciences humaines et sociales est clairement en déclin depuis plusieurs années. Les fonds des conseils subventionnaires ont ainsi connu des coupures budgétaires importantes (une baisse de 14% sur trois ans) et l'avenir semble encore plus sombre.

Face à cette diminution de fonds pour la recherche en sciences humaines et sociales, on a pu constater une certaine ouverture à l'établissement de nouveaux partenariats entre les universités, les centres de recherche et des bailleurs de fonds externes autres que les conseils subventionnaires. Alors que dans le domaine des sciences naturelles les partenariats ont depuis longtemps fait partie du système de valeurs en place, ceci n'est pas le cas pour les sciences humaines et sociales. Cependant, les participants s'accordaient tous pour dire qu'un mouvement dans la direction de nouveaux partenariats entre la communauté universitaire et des organisations externes se fait sentir depuis un petit nombre d'années.

Toutefois, il a été signalé que les partenariats dans le domaine de la recherche en sciences humaines et sociales se sont faits le plus souvent dans le domaine des sciences sociales, qui ont souvent une plus grande possibilité d'application que les études humaines.

Au cours des discussions plusieurs exemples de nouvelles sources de financement et de nouveaux partenariats ont été présentés. Il a entre autres été question des Carrefours de recherche et d'information communautaires qui sont actuellement proposés par la Fédération canadienne des sciences humaines et sociales. Suivant un modèle établi aux Pays-Bas depuis plusieurs années, ces partenariats se fondent sur une demande qui émane des groupes communautaires faisant appel à l'université et sa capacité de recherche en sciences humaines et sociales. Sous la supervision d'un chercheur, des étudiants entreprennent la recherche en question développant ainsi leurs propres compétences. Même si ces groupes communautaires et des petites organisations voulant faire entreprendre une recherche sur un problème spécifique ne disposent pas de gros moyens financiers cette recherche est pourtant importante dans la mesure où il peut y avoir partage de ressources telles que des archives auxquelles on n'aurait pas accès facilement, partage de personnel, équipement, etc.

Par ailleurs, certains centres ou équipes de recherche font appel à des fondations, ce qui permet d'éviter certaines contraintes idéologiques et de donner une certaine visibilité à la publication des résultats de la recherche tout en donnant aux partenaires privés impliqués dans la Fondation une visibilité dans la communauté.

Lors des discussions, certains participants ont soulevé les difficultés qui peuvent accompagner les partenariats et le recours à de nouvelles sources de financement, telles que le refus de publication des résultats de la recherche commanditée par le bailleur de fonds.

Au cours des années on a vu que certains organismes ont développé des budgets pour la recherche qui cependant ne sont pas assez importants pour couvrir les frais indirects reliés cette recherche. Cela crée souvent des dilemmes pour les chercheurs, surtout les plus jeunes: s'ils font une recherche commanditée pour le partenaire dans le contexte de leurs responsabilités universitaires, cela impose une augmentation du budget de recherche d'environ 15 à 25%, voire même 40% selon les universités; par conséquent, il y a une tendance à entreprendre cette recherche en dehors du cadre universitaire, tout en y trouvant un complément de salaire. Il demeure par ailleurs fort possible que l'infrastructure universitaire soit utilisée pour faire cette recherche commanditée privée.

Les participants ont également abordé lors de la discussion le contentieux entre les universités et le gouvernement à propos des frais indirects liés à la recherche. Une suggestion a été faite à ce propos: lorsque le centre, le groupe ou l'équipe de recherche qui met des frais indirects au budget de sa demande de financement se les voit refuser par le ministère subventionnaire, l'administration universitaire elle-même devrait se charger de facturer le ministère au lieu de priver les chercheurs d'une partie de leur subvention ou de puiser ces sommes dans les fonds de l'université, déjà trop rares. De plus, la situation à cet égard pourrait s'améliorer si les universités informaient mieux ceux qui doivent verser des frais indirects des usages auxquels sont consacrés ces fonds et de formules qui président à leur répartition. De plus, bon nombre de petites organisations ne sont pas accréditées par la CREPUQ, ce qui rend impossible la récupération des frais indirects pour la recherche entreprise pour leur compte; des efforts devraient être faits à cet égard. Les participants à cet atelier font d'ailleurs de ces trois suggestions (récupération des frais par l'université directement auprès des organismes, information sur les usages de ces frais et accréditation plus universelle des organismes partenaires) des recommandations spécifiques en vue d'une action de l'ADARUQ.

Plus généralement, les recherches en partenariats dans lesquelles le partenaire ne dispose pas d'un budget de recherche important posent des problèmes spécifiques: Que faut-il faire si les frais indirects qui s'ajoutent au budget de recherche empêchent le bailleur de fonds d'aller de l'avant avec la recherche dont il a besoin? L'université est-elle au service de ceux qui savent payer seulement? Où se situe alors le service à la collectivité? Est-ce que l'université a mandat d'entreprendre de la recherche qui n'est pas financée par le partenaire ou sous-financée par le partenaire? Le partenariat avec des organismes moins argentés permet-il le développement de nouveaux champs et de nouvelles directions de recherche?

Dans un autre ordre d'idées, les participants ont abordé la question du manque de critères clairement définis et de concertation entre les ministères et les agences subventionnaires en ce qui concerne le développement par les institutions fédérales de nouveaux programmes de recherche. Le résultat en est que les fonds de recherche des conseils subventionnaires sont sérieusement amputés alors qu'on établit en parallèle des mécanismes de distribution inadéquats. Il vaudrait beaucoup mieux utiliser à cet égard les mécanismes qui sont déjà en place pour certains champs de recherche, tels que les initiatives conjointes du CRSH. Les participants font à l'ADARUQ la recommandation de promouvoir une culture de concertation entre les divers ministères et agences et les conseils subventionnaires et l'utilisation des mécanismes déjà existants.

2. La détermination des priorités de recherche

Dans le contexte financier actuel, quelles sont les priorités de recherche? Faut-il poursuivre le modèle actuel? Y a-t-il un avenir pour les partenariats dans des champs moins en lien avec les utilisateurs?

Un intervenant a attiré l'attention sur le fait que la recherche en sciences humaines et sociales ne devait pas se fonder uniquement sur son utilisation finale et que la recherche appliquée ou orientée n'est pas la seule recherche possible. Il faut éviter de devenir uniquement des chercheurs commandités. Il est cependant nécessaire de mettre en relief l'intérêt de la recherche pour la société.

Par ailleurs, la formule de financement des universités basée sur une part croissante de recherche commanditée a également été remise en question. Une intervenante se demandait si l'attention ne se centrerait pas ainsi trop exclusivement sur la comptabilisation des fonds de recherche. Ne faudrait-il pas revoir à cet égard la formule de financement des universités?

Est-ce que les universités n'auraient pas un rôle plus important à jouer dans la reformulation des concepts avec lesquels on aborde ces questions? Les conseils subventionnaires devraient-ils se limiter à financer une recherche beaucoup plus innovatrice, plus révolutionnaire dans ses paradigmes, laissant à d'autres une science normale qui pourrait mieux se débrouiller auprès de bailleurs de fonds intéressés aux applications?

Une conséquence du manque ou de la diminution des fonds de recherche est le découragement des chercheurs et le danger de la création de deux classes de chercheurs, ceux qui sont subventionnés et ceux qui ne le sont pas. Une bonne part des subvention est utilisée pour le salaire des étudiants, leur permettant ainsi d'acquérir une expérience en recherche, de développer leurs compétences et à long terme d'assurer la relève. Face au manque de fonds de recherche et à la pénurie criante de bourses d'études, les jeunes chercheurs risquent de se décourager et de délaisser la recherche pour s'orienter vers d'autres professions. En outre, le sous-financement des sciences sociales et humaines a un impact direct sur l'encadrement des étudiants et des études supérieures.

3. Le développement de partenariats

Vu la taille réduite de notre société et le peu de ressources tant au niveau financier qu'au niveau des effectifs, il est nécessaire d'investir sagement les ressources financières et humaines limitées pour en tirer le meilleur parti. Les partenariats et la concertation sont des exemples de la gestion de ces ressources limitées. La concertation se fait par le développement de domaines d'excellence: de nouveaux partenariats des chercheurs avec des organismes externes, mais également au sein de la communauté de chercheurs elle-même doivent se créer pour répondre aux nouvelles attentes sociales. On pourrait citer comme exemple la recherche sur les services de santé qui intéresse plusieurs disciplines des sciences sociales et humaines. Le développement de matrice de collaboration interdisciplinaire est une voie à poursuivre pour utiliser le mieux que l'on puisse les fonds disponibles.

Selon certains intervenants, le modèle d'innovation actuel qui met l'accent quasi exclusivement sur les sciences et la technologie en vue du renouvellement de l'économie et de la société est un modèle dépassé. Le modèle d'innovation devrait, selon les participants à l'atelier, englober à la fois les sciences, la technologie et les sciences humaines et sociales afin de répondre aux nouvelles demandes sociales.

Alors que certaines disciplines se prêtent mieux à la création de partenariats de recherche, il y a cependant certaines recherches dont les retombées ne sont pas appropriables privément et pour lesquelles il sera difficile de trouver des nouvelles sources de financement ou d'établir des partenariats. C'est pourquoi il ne faut pas perdre de vue le rôle de la recherche en sciences humaines et sociales comme soutien à la culture d'une société, à la manière selon laquelle la société se pense elle-même et définit son avenir. Si on ne peut négliger toute cette recherche en sciences humaines et sociales qui n'est pas applicable directement, est-ce que son financement public est remplaçable par une autre source sans que ne soient mis en place de nouveaux incitatifs?

Malgré la diminution du financement de la recherche par les conseils subventionnaires, des nouvelles occasions se présentent. En effet, les coupures de nombreux programmes sociaux par les gouvernements offrent, paradoxalement, de nouvelles avenues de recherche aux universités. En plus, la diminution des effectifs dans les institutions et ministères gouvernementaux entraîne la diminution de la capacité de recherche au sein même de ces institutions. Ces mesures exigeront que les gouvernements fassent appel, par le biais de partenariats, au savoir et à la capacité de recherche des universités pour combler le manque d'information sociale et politique. Se présenteront alors de nouvelles occasions de partenariats qui pourraient être utilisées par les chercheurs en sciences humaines et sociales universitaires.

4. L'organisation du travail universitaire

Les chercheurs en sciences humaines et sociales disposent d'une matrice de connaissances essentielles pour relever le niveau des débats sociaux, politiques et culturels dans la société. Il faut donc accomplir un travail de communication et de sensibilisation pour faire comprendre au public la pertinence de ces disciplines pour la société; et cela non seulement à l'extérieur de l'enceinte universitaire mais également dans nos propres murs, auprès de nos collègues des autres disciplines et des administrations universitaires.

La recherche en sciences humaines et sociales n'apporte pas de solution magique. Il faut convaincre le public d'adopter à cet égard une approche gradualiste, au sein de laquelle l'élaboration de solutions se fait lentement, au fil de discussions et de dialogues, et doit constamment être revue et réévaluée.

Le travail universitaire se caractérise de plus en plus par l'utilisation d'infrastructures par la communauté de chercheurs, ce qui permet d'obtenir les retombées maximales des fonds disponibles plutôt que de disperser les efforts. Utilisons-nous suffisamment les moyens informatiques pour établir des partenariats entre chercheurs? Tirons-nous le meilleur parti de formules comme l'Initiatives de démocratisation des données qui donne accès aux micro-données de Statistiques Canada? Comment utilisons-nous les archives de toutes sortes, les données qualitatives qu'elles peuvent nous fournir? Plusieurs autres possibilités de partenariats structurés autour d'infrastructures de recherche ont été explorées: groupes d'usagers de telles infrastructures, qui peuvent échanger des informations utiles pour l'utilisation de celles-ci; "agendas de recherche" au moyen desquels les chercheurs actifs dans un certain champ peuvent tenter de déterminer, sur une base volontaire, quelles sont les priorités de recherche de ce domaine ou de développer des instruments de recherche collectifs par le biais d'une consultation étendue; tables de concertation où chercheurs et analystes de politiques identifient ensemble des questions d'intérêt public, les préoccupations qui ont cours chez les chercheurs et les analystes de politiques, en vue de définir une recherche orientée qui soit mieux ciblée.

Les participants ont aussi discuté des problèmes posés par les partenariats en regard du système de reconnaissance et de promotion au sein des universités. Ce système suit toujours le modèle traditionnel, qui repose principalement sur la publication de résultats de recherche et en particulier dans des revues savantes dites internationales. Les critères d'évaluation devraient être redéfinies afin de permettre l'inclusion de nouveaux modèles de recherche, d'une recherche innovatrice et d'autres activités reliées à la recherche telle que la vulgarisation, les partenariats, etc.. Ces questions sont particulièrement brûlantes pour les nouveaux chercheurs, qui ne savent trop quand ils doivent passer à la vulgarisation de leur recherche.

Il serait éminemment souhaitable que l'on arrive à trouver un équilibre dans le système de reconnaissance académique entre la recherche, l'enseignement et le service à la collectivité. Les conseils subventionnaires pourraient jouer un rôle dans le renouveau du système de reconnaissance : lors de la sélection des membres des comités d'évaluation par les pairs, ces derniers devraient recevoir une formation sur les différentes méthodologies et approches de recherche et sur la recherche en partenariat. Il serait peut-être aussi possible d'instaurer un système de cotes des évaluations des pairs. Les participants recommandent que l'ADARUQ se penche sur cette question.

Les participants ont également souligné que les universités ne devraient pas se laisser tenter par un mouvement excessif vers les partenariats avec le secteur privé, mais devraient continuer à soutenir et valoriser la recherche libre. Il faut accorder le discours des universités et des conseils subventionnaires afin d'arriver à un équilibre qui permette aux chercheurs d'exercer leur activité dans les meilleures conditions possibles.