La question n'est pas nouvelle, mais depuis le Rapport Smith et les déclarations tonitruantes d'un certain ministre de l'éducation du Québec, fortement applaudi par des leaders étudiants, elle est devenue plus préoccupante. Elle le deviendra encore davantage dans le contexte des compressions budgétaires.
Il n'est pas vrai que toute personne qui enseigne à l'université est un chercheur actif. Cependant, si à l'instar d'Ernest Boyer, on définit la recherche pour y inclure ce qu'il appelle le "scholarship", plus de professeurs qu'on ne le dit font de la recherche. Ce qui compte, c'est que tous aient reçu une solide formation en recherche et que dans chaque unité d'enseignement il y ait une masse critique de chercheurs actifs pour que les étudiants puissent bénéficier dès le premier cycle d'un climat où enseignement et recherche vivent en symbiose. Quant au reste, il faudrait moduler la tâche des professeurs selon qu'ils sont plus ou moins actifs en recherche et aux études supérieures à diverses étapes de leur carrière.
S'il est évident pour ceux qui dirigent des étudiants à la maîtrise ou au doctorat, le lien entre enseignement et recherche doit être réitéré et surtout on doit en tirer les conséquences qui en résultent pour la tâche des professeurs et pour crever le mythe que la recherche se fait au détriment de l'enseignement. Ce lien existe-t-il au premier cycle? Chose certaine, dans un monde où on aura à parfaire indéfiniment sa formation, où on devra changer d'orientation de carrière à plusieurs reprises, il est indispensable de développer chez l'étudiant que nous formons des habiletés intellectuelles transposables dans tous les milieux de travail. Peut-on développer ces habiletés dans un milieu où on ne fait pas de recherche?
Camille Limoges
Animateur : M. Yves Gingras
Professeur, Université du Québec à Montréal
Rapporteur : M. Marc Blain
Université du Québec à Montréal
Les participants furent nombreux et les discussions abondantes. Il en ressort à notre avis les principaux points suivants:
1- À l'unanimité, il est reconnu que le lien entre la recherche et l'enseignement est possible et nécessaire aux études avancées, mais que la question fait davantage problème au niveau du premier cycle.
2- Au terme d'une longue discussion, il ressort qu'il faut peut-être cesser de chercher une corrélation empirique entre la qualité de l'enseignement au premier cycle et la recherche faite par le professeur. En effet, après plus de vingt ans de recherche sur ce sujet, aucune étude n'a mis en évidence une corrélation entre recherche et qualité de l'enseignement au premier cycle, quels que soient les indicateurs retenus. Bien que certains intervenants aient suggéré de prendre de nouveaux indicateurs, il est vite apparu que de telles recherches arriveraient difficilement à mettre en évidence la corrélation souhaitée. Il importe en effet de ne pas confondre l'observation empirique rigoureuse de la réalité avec les discours politiques des professeurs, doyens et recteurs qui se doivent de proclamer la relation inséparable entre l'enseignement et la recherche, relation qui est au fondement de l'université moderne. Une façon de sortir de cette voie stérile consiste à définir plus largement la recherche de façon à inclure le &laqno;scholarship», c'est-à-dire la connaissance des travaux récents. En somme, pour bien faire ce travail de &laqno;scholarship», il faudrait être un chercheur actif. Dans ce cas, il y a bien sûr une relation nette entre recherche et enseignement, mais le terme "recherche" acquiert alors un sens différent. Tous n'étaient toutefois pas convaincus de cette approche.
3- Plusieurs ont suggéré que même si nous ne pouvons pas mesurer les effets de la recherche sur l'enseignement au premier cycle, ces effets sont perceptibles, même s'ils sont indirects: vitalité intellectuelle des professeurs, ambiance académique générale dans la salle de cours, intégration des processus de la recherche (méthode de penser) si ce n'est des résultats mêmes de la recherche. Chose plus importante encore, il ressort clairement des discussions que les liens entre recherche de pointe et enseignement de premier cycle varient fortement selon les disciplines, reflétant la vitesse de production et de diffusion des connaissances, plus rapide, par exemple, en biologie moléculaire qu'en histoire. De même, dans les domaines technologiques, les programmes de premier cycle doivent être fréquemment révisés pour assurer une formation adaptée aux technologies de pointe.
4- Des liens entre la recherche et l'enseignement de premier cycle peuvent être tissés. Les chercheurs actifs doivent s'impliquer dans la prestation des cours de synthèse, par exemple, et ainsi pourraient dissiper l'impression des étudiants de la coupure entre l'enseignement et la recherche. Une raison de plus à un tel rapprochement tient à la fonction de bassin de recrutement des cours de premier cycle: que les chercheurs y soient présents afin d'intéresser et d'attirer aux études avancées et à la recherche les étudiants talentueux. Ce rapprochement, enfin, aura un effet d'antidote à certains projets de spécialisation des universités (premier cycle vs études avancées et recherche), selon le modèle américain. Le modèle québécois porte jusqu'à maintenant à l'intégration. Certains pensent que le modèle du &laqno;college» américain ne ferait que prolonger le Cegep, et alors les universités n'auraient plus besoin de chercheurs.
5- Il faut plutôt se demander quelle est la mission spécifique des universités et répondre (tous sont d'accord là-dessus) que c'est la formation (enseignement aux trois cycles) et l'avancement des connaissances (recherche), les deux liées de façon indissociable. Mais le dosage des ces deux ingrédients est variable selon les intentions politico-académiques des institutions et selon l'évolution de chacune. Si nous ne pouvons pas démontrer la relation enseignement bacc-recherche, nous sommes persuadés que séparer radicalement les deux éloignerait les universités de leur mission fondamentale. Ce discours peut être interprété comme tenant de l'idéologie professionnelle des universités qui ont besoin de justifier leurs activités de recherche, mais il est aussi une façon de poser sur le mode contre-factuel (comme disent les philosophes) la question de la relation enseignement recherche: en effet, imaginons une université sans chercheurs actifs. Comment la distinguer alors d'un CEGEP? La relation enseignement-recherche comporte une part symbolique, mais elle rappelle aussi la spécificité des universités par rapport aux autres ordres d'enseignement.
6- On a noté que certaines universités ont apporté
une réponse concrète à la question du choix entre l'enseignement
et la recherche. Les unes croient en effet que le lien entre les deux facettes
de la mission est essentiel, Elles font donc en sorte que les chercheurs
actifs soient présents dans l'enseignement de 1er cycle et elles
ont tendance à réduire l'utilisation de chargés de
cours et leurs programmes à ceux où elles performent bien
en recherche. Les autres augmentent la présence des chargés
de cours dans certains domaines, donnant ainsi (consciemment ou non) un
signal à l'effet que ce sont là des programmes ou le lien
enseignement-recherche est peut-être moins essentiel.
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